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1 juin 2004 2 01 /06 /juin /2004 13:30
Enrôlée à neuf ans dans les rangs de la National Resistance Army (NRA), en Ouganda, China Keitetsi ne quittera son uniforme que dix ans plus tard. Aujourd’hui, elle jette un regard âpre sur ce passé d’enfant soldat.

(article paru dans Ouest-France en juin 2004)

Chaussures de sport, jean, chemise blanche, cette jeune femme de 28 ans pourrait ressembler à toutes celles de sa génération. La casquette de travers, souriante, on ne s’imagine pas pointant une arme. Et, cependant, sa voix douce et triste, son regard dur et amer, peut en dire long sur ce qu’elle a vécut.

Un passé de sang et de colère. Malgré son jeune âge, China Keitetsi a déjà, en effet, une sérieuse expérience des armes. Elle avait presque 10 ans quand elle décide de quitter la maison familiale. Battue et méprisée par son père et sa belle-mère, elle fuit à la recherche de sa vraie mère. En chemin, elle est hébergée par des hommes de la National Resistance Army (NRA), le mouvement rebelle dirigé par Yoweri Museveni. Elle ne les quittera plus.

Son fidèle "jouet" : l'Uzi. « Quand je me réveillai — raconte-t-elle dans son livre —, je vis des enfants, petits et grands, marchant aux cotés d’un homme en uniforme militaire. … J’espérai jouer avec eux. » Elle est incorporée. « Le lendemain, nous apprîmes à nous mettre à l’abri et à attaquer à la baïonnette. Toutefois, comme l’AK-47 était plus grand que la plupart des enfants, ceux-ci s’exerçaient le plus souvent avec un morceau de bois. ». Au bout de quelques semaines, celle qui a été rebaptisée China, à cause de ses yeux bridés, reçoit un uniforme et un Uzi – la version israëlienne des Kalachnikov, un peu plus courte. Ses nouveaux jouets… « Moi et d’autres enfants fûmes choisis pour former une unité de commando spéciale, ce qui nous permit enfin de participer aux réelles actions militaires. Je croyais encore qu’il s’agissait d’une sorte de jeu et trépignais d’impatience » Elle déchante rapidement. « C’était tout sauf un jeu ».

La violence est le pain quotidien. Les filles sont doublement victimes, abusées par leurs collègues masculins. China reste cependant. Que faire d’autre ? « Nous n’avions rien vers quoi nous tourner. Nous ne pouvions pas renoncer.» Elle marchera ainsi jusqu’à la prise du pouvoir par la NRA. Museveni devient chef de l’Etat. La guerre ne cesse pas. Elle tente bien le retour à la vie civile mais ne se réadapte pas. De camp en camp, elle devient garde du corps de plusieurs officiers puis sert dans la police militaire. Dans ce contexte troublé, elle rencontre  cependant l’homme qui la marque de son amour, le père de son enfant né en 1991, Moses Drago. En août 1995, craignant pour sa vie, elle passe au Kenya puis en Afrique du sud. Elle accouche d’un deuxième enfant, une fille. Au bout de quelques années d’une période difficile, faite de petits boulots, de rencontres pas toujours heureuses, elle franchit le pas.

Quitter l’Afrique. Le bureau du Haut Commissariat des réfugiés lui délivre un visa. Elle s’envole pour le Danemark. A Copenhague, les premiers pas seront surréalistes. « J’ai été choquée — me raconte-t-elle — de voir que les gens de mon âge n’ont  pas d’enfant, vont à l’école, n’ont pas tant de responsabilités à penser. Je ne savais pas quoi leur dire. Et au Danemark, même un chien à une maison, des parents.». Il fallait aussi se réadapter à une vie ordinaire. « Quand tu es dans l’armée, ton boss te dis quoi faire, quoi penser, ce qu’il faut ressentir. Jour après jour, c’est la même chose. Ici il faut penser par toi-même, prendre les décisions, apprendre, tout apprendre ».

A commencer par les émotions. « Dans l’armée, je devais sourire en saluant « yes Sir ». Maintenant quand je souris, je le sens. Je suis heureuse aussi de pouvoir pleurer. » Petit à petit lui vint l’idée d’écrire le livre, une sorte de thérapie. « Cela a été comme une prise de conscience, de tous ces morts qui m’entourent, de tous les crimes commis. En Afrique, j’étais habitée par le sentiment de vengeance. Tout cela m’a quitté car en venant en Europe, j’ai vu le prix de la vie. » C’est un succès. Elle est reçue aux Nations-Unies, par Nelson Mandela, devient un symbole vivant pour l’Unicef engagée dans une campagne contre les enfants soldats… Ce qui n’est du goût de tout le monde, notamment du gouvernement  ougandais de Museveni, qui tente de l’intimider. Il lui en faut davantage pour lui faire peur. Nombre de ses compagnons de route sont morts, face dans la boue, quand ce n’est pas du Sida. « Si j’étais morte, le gouvernement ne se serait jamais soucié de moi ».

Aujourd’hui, son plus grand désir est ailleurs : ramener ses enfants au Danemark. « Ma fille vit en Afrique du Sud avec sa famille, mon fils est en Ouganda avec sa tante. J’espère qu’en décembre, ils seront tous les deux avec moi. C’est facile à dire, plus difficile à faire... (silence). Je suis seule. Mes sœurs, mes parents sont morts. Il est temps de prouver à moi-même que je peux être une mère ».
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• China Keitetsi, « La petite fille à la Kalachnikov. Ma vie d’enfant soldat », Ed. Complexe / Unicef / Grip, 17,90 euros, 280 pages (en librairie le 16 juin)

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Published by Nicolas Gros-Verheyde - dans Afrique - Congo
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