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20 janvier 2009 2 20 /01 /janvier /2009 17:00
Dans un article publié dans plusieurs journaux européens, dans le cadre de Project syndicate, l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères (Vert), Joschka Fischer, propose d'associer davantage la Russie à la défense européenne, voire d'élargir l'Otan à la Russie : "Pourquoi ne pas envisager de transformer l’Otan en un véritable système de sécurité européen qui englobe la Russie? Les règles du jeu en seraient changées et toute une série de visées stratégiques pourraient être atteintes – sécurité européenne, conflits de voisinage, sécurité énergétique, réduction des armes, anti-prolifération, etc. Oui, une avancée comme celle-là pourrait transformer l’Otan. Mais elle pourrait transformer la Russie encore davantage." Bien entendu, ajoute-t-il, "cette approche suppose la présence de deux choses qui n’existent pas pour l’instant: une entente transatlantique vis-à-vis de la Russie, et une Union européenne qui agisse dans une plus grande concertation et qui soit par conséquent plus forte. Le défi que pose la Russie ne permet plus néanmoins de perpétuel ajournement. Les enjeux sont tout simplement trop grands."

Voici le texte complet de l'ancien ministre des Affaires étrangères de Gerhard Schröder (de 1998 à 2005) et chef de file des Verts en Allemagne durant presque 20 ans - reproduit avec l'aimable autorisation de Projet syndicate :

Cela fait 19 ans que se pose une question de stratégie que l’Ouest (l’Amérique et l’Europe) laisse sans réponse et qui est pourtant de première importance: quel statut la Russie post-soviétique a-t-elle face au monde et à l’ordre européen? Celui de partenaire difficile ou d’adversaire stratégique? Comment s’y prendre avec elle?

Toute la gravité de cette indécision est apparue particulièrement à l’occasion de la courte guerre de la Russie contre la Géorgie l’été dernier, et même à ce moment-là l’Ouest ne s’est pas prononcé clairement. A en croire la plupart des Européens de l’Est, le Royaume-Uni et l’administration Bush, il s’agirait d’un “adversaire stratégique.” Mais la plupart des Européens de l’Ouest préfèrent le voir comme un “partenaire difficile.” Aucune de ces deux conceptions, apparemment inconciliables, n’a fait l’objet d’un examen approfondi.

S’il faut voir la Russie comme un adversaire stratégique – ce que corroborent le rétablissement de la “Grande Russie” impérialiste, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, et les entorses faites à l’état de droit, sur le front intérieur comme sur le front extérieur – l’Ouest a intérêt à revoir ses priorités du tout au tout.

Si la Russie n’est plus la super puissance qu’elle a été pendant l’ère soviétique, elle reste une grande puissance militaire, du moins en Europe et en Asie. Si l’on veut être en mesure de réagir aux nombreux conflits régionaux (Iran, Moyen Orient, Afghanistan/Pakistan, Asie centrale, Corée du Nord), ainsi qu’aux défis globaux (lutte contre le changement climatique, contrôle du désarmement, de l’armement et de la non-prolifération nucléaire, sécurité énergétique), qui figurent en première place des résolutions occidentales, il faut coopérer avec la Russie.

Un affrontement stratégique avec Moscou, c’est à dire le retour d’une “mini-guerre froide,” affaiblirait ces résolutions, ou du moins en compliquerait grandement la mise en œuvre. En conséquence, la question pourrait se résumer ainsi: la menace émanant de la Russie contraint-elle l’Occident à recourir à un changement de ligne stratégique? Je ne le pense pas.

Les aspirations et la politique de Poutine visant à élever la Russie au rang de puissance mondiale sont très vulnérables, structurellement. Et elles le sont plus encore à une période où les prix du pétrole tombent à moins de 40 dollars par baril. Et il en a conscience.

La croissance démographique en Russie dégringole de façon alarmante. Economiquement et socialement, elle est à la traîne. Ses infrastructures, comme ses subventions dans les secteurs de l’éducation et de la formation professionnelle, sont insuffisantes. Son économie repose essentiellement sur ses exportations d’énergie et de matières premières et ses efforts de modernisation dépendent en grande partie de l’Ouest, en particulier de l’Europe.

Toutefois, sa position géopolitique et son potentiel en Europe et en Asie en font une composante stratégique avec laquelle il faut compter. L’Ouest a donc tout intérêt à évoluer vers un partenariat stratégique avec ce pays. Mais cela suppose de la part de l’Ouest d’avoir une pensée à vue longue et une position de pouvoir ferme et décidée. En effet, tout signe de division et de faiblesse sera interprété par le Kremlin comme une incitation à revenir à sa politique à caractère impérial.

Il y a quelques mois, le gouvernement russe a échafaudé une proposition pour renégocier un nouvel ordre européen, dans le cadre de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. La Russie considère que les accords de 1990 étaient injustes, car ils se fondaient sur sa faiblesse d’alors et elle en demande la révision. L’objectif stratégique principal de Moscou est un affaiblissement ou même un repli de l’Otan, à hauteur d’une alliance militaire russe des ANT (armes nucléaires tactiques), et le rétablissement de ses zones d’influence en Europe de l’Est et en Asie centrale.

Mais Poutine commet ici une erreur grossière. Tous ces buts sont inacceptables pour l’Ouest et le Kremlin semble s’obstiner à ne pas comprendre que ce qui constitue le gage le plus sûr de l’existence de l’Otan a toujours été, est et continuera d’être la politique étrangère agressive de la Russie.

Dans l’ancienne patrie du marxisme-léninisme, les dirigeants n’ont toujours pas l’air d’être des familiers de la dialectique. Après tout, si le gouvernement russe était vraiment désireux de transformer le statu quo post-soviétique, d’abord et avant tout, il engagerait vis-à-vis de ses voisins une politique qui réduise les peurs plutôt qu’elle ne les aggrave.

Mais cela s’applique également, quoique symétriquement, à l’Ouest: d’une part, les principes d’une nouvelle Europe, tels que l’OSCE les a définis après 1989/1990, n’autorisent pas à décréter que les alliances soient soumises au veto d’un grand voisin. Même chose pour les élections libres et secrètes et l’inviolabilité des frontières.

D’autre part, l'installation de systèmes de défense antimissile en Pologne et en République tchèque, ainsi que le projet d’élargissement de l'OTAN à la Géorgie et à l’Ukraine, mettent des tensions là où elles ne sont absolument pas nécessaires.

Il ne faudrait pas que l’Ouest refuse le souhait de la Russie de nouvelles négociations sur un système de sécurité européen. Il devrait plutôt s’en saisir comme d’une occasion pour, enfin, répondre à la question-clé de la place de la Russie au sein de l’Europe.

L’Otan a un rôle central à jouer ici, parce qu’il est indispensable à la grande majorité des Européens et à l’Amérique. La monnaie d’échange pourrait être le non changement des principes actuels et des institutions de l’ordre européen post-soviétique, y compris l’Otan, et leur acceptation par la Russie. Celle-ci y gagnerait une place considérablement accrue au sein de l’Otan, voire la perspective d’une adhésion à part entière. Le caractère périphérique du conseil OTAN-Russie était de toute évidence insuffisant et inopérant.

Mais pourquoi ne pas envisager de transformer l’Otan en un véritable système de sécurité européen qui englobe la Russie? Les règles du jeu en seraient changées et toute une série de visées stratégiques pourraient être atteintes – sécurité européenne, conflits de voisinage, sécurité énergétique, réduction des armes, anti-prolifération, etc. Oui, une avancée comme celle-là pourrait transformer l’Otan. Mais elle pourrait transformer la Russie encore davantage.

Si l’Ouest aborde cette discussion avec la Russie sans s’aveugler, avec une idée claire de ses propres intérêts stratégiques et de nouvelles propositions de partenariat et de coopération, le pire qu’on ait à en redouter c’est qu’elle n’aboutisse pas.

Bien entendu, cette approche suppose la présence de deux choses qui n’existent pas pour l’instant: une entente transatlantique vis-à-vis de la Russie, et une Union européenne qui agisse dans une plus grande concertation et qui soit par conséquent plus forte. Le défi que pose la Russie ne permet plus néanmoins de perpétuel ajournement. Les enjeux sont tout simplement trop grands.

Copyright: Project Syndicate/Institute for Human Sciences, 2009.
Traduit de l’anglais par Michelle Flamand
(version anglaise "An Answer to the Russian Challenge")

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Published by Nicolas Gros-Verheyde - dans Défense UE (droit doctrine politique)
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commentaires

Frédéric 20/01/2009 19:15

Boris Eltisne avait, en son temps, demandé aussi si la Russie pouvait rentrer dans l'OTAN, mais était ce sérieux ou non...

Yves KUNA 20/01/2009 19:02

Il a raison!!!L'Europe doit ABSOLUMENT entretenir des relations de voisinage (!) et de partenariat avec la Russie. Sans se laisser marcher dessus. Nous sommes du même continent; nous avons une histoire commune...Les intérêts respectifs de l'Europe et des USA divergent à propos de la Russie. Dieu - ou quiconque - fasse que nos dirigeants en aient conscience 

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logo_ouestfrancefr.pngL'éditeur : Nicolas Gros-Verheyde. Journaliste, correspondant "Affaires européennes" du premier quotidien régional français Ouest-France après avoir été celui de France-Soir. Spécialiste "défense-sécurité". Quelques détails bios et sources.