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20 février 2009 5 20 /02 /février /2009 09:48
Durant près de trente ans, Karl Von Wogau a siégé à Bruxelles et Strasbourg, sur les bancs du PPE (il est député allemand de la CDU). Aujourd’hui président de la sous-commission Défense du Parlement européen, il a aussi été très actif quand il s’est agi du marché intérieur et de l’euro. Le rapport qu’il a présenté mercredi à la plénière du Parlement européen sur la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD) est le dernier d’une longue série, puisqu’il ne se représente pas. La dernière interview d’un homme qui, pour être discret, n'en a pas moins compté dans cette assemblée et pour la politique européenne de défense. NB : je le confesse, Von Wogau, dans ses propos liminaires ou leçons qu'il ne manquait pas de tirer, avec pondération souvent mais détermination également, m'a beaucoup appris...

• Vous ne vous représentez pas. Des regrets de quitter le Parlement?
Non… Tourner la page après trente ans, effectivement, ce n’est pas simple. Ces années ont été intéressantes. En fait, quand je suis venu, je pensais faire un seul mandat, de 5 ans, puis passer à autre chose ensuite. Mais, au bout de cinq ans, j’ai trouvé le Parlement plus passionnant que de m’occuper de pilules (Von Wogau travaillait dans l’industrie pharmaceutique). Et j’ai continué…

Progrès et faiblesses de l'Europe de la défense

• A lire votre dernier rapport, on sent quand même comme une amertume par rapport aux lenteurs d’avancée de l’Europe de la défense ?
Ce n’est pas de l’amertume. Durant ces dix dernières années, nombre de choses ont été réalisées dans l’Union européenne. Des structures comme le Comité militaire, le Cops, l’Etat-major militaire, l’Agence européenne de défense ont vu le jour. Nous avons mené 22 opérations extérieures, civiles et militaires. Et, qu’un projet commun comme « Musis» voit le jour, ou qu’un système comme Galileo, financé par un budget européen, soit disponible, aussi, pour les opérations Pesd… ce n’est pas rien !

• Cela ne se passe pas tout seul cependant ?
Logique. Nous sommes en train de faire quelque chose de révolutionnaire, à tous les points de vue. Cela prend un peu de temps pour corriger les… mille années d’erreur depuis les serments de Strasbourg… Beaucoup de projets ont été lancés sous présidence française. Mais il y a eu des crises (Géorgie, crise financière…) qui n’ont sans doute pas permis d’aller aussi loin que possible sur certains dossiers – comme le renforcement des structures. La présidence présente (tchèque) est perdue. Mais ensuite avec les Suédois, les Espagnols, les Belges, nous avons des présidences intéressantes, très engagées dans la PESD. Et j’ai confiance. Il faut du temps pour bâtir une politique européenne. Mon expérience, du marché intérieur, de l’Euro, montre qu’il faut dix années minimum pour bâtir un système européen. Pour la défense européenne, on est plutôt à l’horizon de 20 ans.

• 20 ans ! Nous sommes donc à la moitié du chemin. Et l’on n’a pas encore atteint le point de non-retour, en quelque sorte ?
Oui. Selon moi le processus n’est pas irréversible. Pas encore. Avec l’Euro, on avait atteint un point de non-retour en mai 1998. Quand après plusieurs heures de négociation, tard dans la nuit, on s’était mis d’accord non seulement sur la création de la Banque centrale européenne, mais aussi sur son chef. L’Europe de la défense n’a pas encore atteint ce point de non-retour.

• Qu’est-ce qu’il faut pour avancer ?
Des pas concrets. Par exemple. Que chaque Etat mette à disposition de l’Union, au moins 3% de soldats. Si les six pays qui portent l’Eurocorps le mettait à disposition, ce serait déjà un énorme progrès. Ma conception de l’Europe est toujours celle de Jean Monnet unifier l’Europe autour de grands projets concrets. C’est pour cela que j’ai toujours douté que le projet de Constitution avait une chance de se réaliser. Cela me semblait plus facile de faire passer les amendements nécessaires que de créer un ensemble constitutionnel trop vaste.

• L’Europe a été incapable dans le passé d’intervenir face au conflit en Yougoslavie. En serait -elle aujourd’hui ?
Oui, nous serions sans doute capable d’éviter le désastre. Nous avons cette capacité d’action commune qui nous manquait dans les années 1990. Beaucoup avaient honte, à l’époque, que l’Europe soit incapable d’éviter ce désastre. Une possibilité d’action autonome européenne était nécessaire, chacun le ressentait ; mais il n’y avait pas de structure commune, que des structures nationales.

Un livre blanc pour la défense européenne et stratégie de sécurité

• Vous préconisez un Livre blanc. Mais à quoi pourrait-il servir ? Nous avons déjà une stratégie…
On a assez réfléchi sur la stratégie, il faut ce Livre blanc pour aborder la mise en œuvre, de façon systématique, complète. La question est de savoir qui serait en mesure de conduire cette réflexion ? Ce sera difficile pour le Conseil, la Commission comme le Parlement : l’un n’a pas accès aux projets industriels, l’autre n’a pas de compétence sur la défense, le troisième, ce n’est pas son rôle. Je crois qu’il faut le faire à l’extérieur. Je mets donc en place cette Fondation européenne de la sécurité pour travailler sur ce sujet. Je veux m’inspirer du processus du Livre blanc français, avec séminaires et discussions, un des moyens pour générer un vrai débat sur la politique européenne de défense.

• De quoi peut-on, faut-il parler ?
Plusieurs sujets sont sur la table : 1) les structures de commandement, 2) les capacités, par exemple la mise à disposition de l’Eurocorps. 3) la situation personnelle des personnels en opérations. (…) Il faut analyser quels sont nos intérêts communs, par exemple vis-à-vis de la Russie. Et quels sont les intérêts nationaux dont il faut tenir compte. Il y a aussi la solidarité nécessaire. Les pays baltes doivent aussi s’intéresser à la sécurité de l’Europe du sud, et vice-versa.

• L’Europe doit être « puissance « alors ?
Elle doit surtout être une Europe autonome. Mais pour être autonome, elle doit être puissante. Mais cela ne signifie pas qu’il faille créer une autre superpuissance. L’Europe a aujourd'hui sûrement une identité plus forte qu’une autre organisation internationale. Il s’agit vraiment davantage de développer cette identité européenne qu’une suprématie.

• Et la proposition russe d’une nouvelle structure pour la sécurité européenne ?
Je ne suis pas trop en faveur d’une nouvelle structure. On en a déjà bien assez. Mais je crois que l’UE doit s’occuper davantage de sa propre sécurité…

• C’est-à-dire le bouclier anti-missiles
Oui. Il ne faut pas hésiter à en parler. Car le bouclier anti-missiles a des conséquences au niveau européen : qu’est-ce que ça signifie pour notre sécurité. Est-ce que l’Europe est entièrement protégée ? Il n’y a aucun doute que la sécurité des Etats-Unis sera améliorée avec ce système. Mais, pour eux, c’est la troisième ligne de défense. Tandis pour nous, Européens, c’est notre première ligne. Et c’est une ligne très partielle. Si vraiment il y a danger, il faut se mettre d’accord avec les Russes, et avec les Etats-Unis pour que cela corresponde aux besoins européens. C’est-à-dire avoir un système de commandement qui prenne en compte les besoins européens ; avoir un système américain, russe et européen.

• Cela signifie être souple avec la Russie ?
Il faut être ferme. Mais il ne faut pas s’enfermer dans une peur réciproque. Il faut dialoguer. A mon sens, cela a été une erreur de geler le Conseil Otan-Russie (après le conflit avec la Géorgie). Il faut toujours avoir des instances de dialogue, garder des lignes de communication toujours ouvertes.

Le Haut représentant de l'UE

• Qui verriez-vous comme futur Haut-représentant UE après Solana ?
Solana a fait un excellent travail vu le peu de moyens dont il disposait. S’il y avait un successeur, des personnages comme Michel Barnier ou Carl Bildt seraient intéressants.

• C’est important qu’il vienne d’un grand pays ?
Non. Petit ou grand pays, cela importe peu. Je suis contre cette idée d’un directoire de quatre grands pays. Ca ne marche jamais. Pour faire fonctionner le couple franco-allemand, par exemple, il faut toujours un Belge, un Luxembourgeois, un Néerlandais. Il n’y a qu’à regarder Airbus pour vérifier qu’une initiative exclusivement franco-allemand sans des « petits » pays ne fonctionne pas.

La crise économique et ses répercussions

• Justement, l’Airbus A400M semble en difficulté et l’abandon pourrait être d’actualité ?
Ce serait une erreur d’abandonner l’A400M. C’est un programme clé pour opérations civiles et extérieures. La question est de savoir s’il faut une question intérimaire. Des projets comme celui-là, il faut les continuer. Mais il faut tenir compte de l’expérience. Une structure de planification et de mise en œuvre, comme l’Airbus A400M, n’est pas vraiment optimale. A l’avenir il faut une structure plus raisonnable. L’Agence européenne de défense et l’Occar (NB : Organisation Conjointe de Coopération en matière d’Armement) doivent suivre le processus. Et ces structures européennes doivent être renforcées.

• Mais la crise économique frappe. La défense n’est pas la priorité principale ?
Face à la crise, il faut vérifier s’il n’y a pas des projets industriels, d’équipement civil et militaire, qui pourraient être poussés comme la recherche de sécurité pour la protection des frontières extérieures ou des infrastructures critiques (pipelines pour le gaz…). On ne peut plus se permettre d’avoir autant de duplications si on a de moins en moins de moyens. L’argument « il faut dépenser mieux » est plus que jamais d’actualité.

(photo © NGV - Karl Von Wogau en déplacement en Moldavie Ukraine mars 2008)
(entretien paru en version plus courte dans Europolitique)

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Published by Nicolas Gros-Verheyde - dans Défense UE (droit doctrine politique)
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logo_ouestfrancefr.pngL'éditeur : Nicolas Gros-Verheyde. Journaliste, correspondant "Affaires européennes" du premier quotidien régional français Ouest-France après avoir été celui de France-Soir. Spécialiste "défense-sécurité". Quelques détails bios et sources.