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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 18:00
Le livre de JD Merchet (JDM) sur la « Défense européenne, une grande illusion » est brillant, enlevé, intéressant, volontiers provocateur. Et j’y souscrirais volontiers. Mais les lecteurs de ce blog l’auront peut-être deviné, je ne pouvais être tout à fait d’accord sur certains éléments de fond. Notamment les postulats sur lequel Jean-Dominique fonde son raisonnement.

Premier postulat : la défense ou les défenses européenne(s) ? Tout d’abord il faut s’entendre sur ce qu’est la défense européenne et comment on la définit. D’un point de vue général, elle me semble principalement partagée entre deux organisations : l’Otan et l’UE. J’ai l’impression que, dans sa démonstration, JDM vise la seconde mais pas la première. Dommage. Car si ces deux organisations semblent vouloir parfois se faire concurrence, se marcher sur les pieds, chacune a un rôle bien défini, par l’histoire et … leurs statuts. De fait, elles sont complémentaires. 

A l’une, organisation militaire essentiellement, la fonction de garantir la sécurité de ses Etats membres, au besoin en allant au-delà des frontières (Kosovo, Afghanistan …), si le risque de sécurité se fait sentir. A la seconde, organisation civile essentiellement, le soin de développer d’une politique étrangère commune, dont la politique de défense fait partie des outils et instruments, pour stabiliser, s’interposer dans des zones régionales externes. L’une a 50 ans d’existence, l’autre 10 ans… On ne peut pas reprocher à la plus jeune de ne pas avoir fait ce que son aînée n'a pas su faire (les coopérations industrielles, l'armée européenne...).

Derrière ces deux organisations se profilent deux conceptions du « militaire ». Dans l’une, il est un but en soi, sous contrôle politique évidemment. Dans l’autre, c’est un instrument – parmi d’autres – au service d’une politique étrangère. L’une est largement impulsée par les Etats-Unis, et dominée, l’autre ressort de la volonté propre des Européens, avec une impulsion historique franco-allemande, plus large et diversifiée aujourd’hui.

Mais toutes deux ont certains problèmes identiques aujourd'hui : comment faire participer les Etats membres aux charges collectives de sécurité ? comment avoir une force de réaction rapide vraiment opérationnelle ?


Autre postulat faussé : l’armée européenne. « Elle n’est pas pour demain ». Evidemment. Tout simplement car ce n’est pas un programme ou un projet européen, ni même une priorité. Juste une idée, née dans les années 1940-50, qui traîne de-ci, de-là, défendue par certaines individualités - des militants pro européens, des militaires, et même certaines personnalités politiques (cf. Kaczynski). Mais elle n’est pas partagée par tous au niveau de l’UE (loin de là). Et le chemin est très très long - rien que l’harmonisation des grades et des épaulettes pose déjà problème ! Si l’OTAN n’a pas réussi à le faire complètement, je ne vois pas l’UE le faire en un clin d’oeil.

Aller vers une « Défense commune » ne veut pas dire une armée commune. L’Europe a une politique agricole commune, avec un budget conséquemment doté ; elle n’a pas pour autant une armée d’agriculteurs. L’Europe a une politique de sécurité aérienne précise ; elle n’a pas davantage de compagnie aérienne. Etc… La construction européenne prête souvent à confusion effectivement ou à sourire. Mais c’est clair. La structure européenne consiste, en effet, surtout à offrir aux Etats membres un cadre de développement de certaines politiques, à l’aide de moyens réglementaires, financiers ou politiques. Ce cadre peut être plus ou moins lâche. Mais il n’a généralement pas vocation à remplacer les opérateurs existants.

L'Europe, c’est la maison commune, les murs, les fondements. Aux locataires de l’habiter et de la faire vivre. Autrement dit, l'Europe a une « nature fédérative », consistant à prendre en compte les différences, les rapprocher, sans toujours les effacer. Effectivement pour des Français habitués à voir tout le monde marcher d’une seule voix, au son de son chef d’État, aussi chef des Armées, c’est assez étonnant. Mais c’est ainsi. Tous les Etats européens ne sont pas bâtis sur le même modèle. Et donc l’armée ne pourra pas être vraiment commune.

Aucun État ne s’est d’ailleurs pas aventuré sur ce chemin avec ses voisins. Même le Luxembourg qui a une petite population et une proximité très nette avec les Belges notamment. Un signe…


Troisième point sur lequel je ne suis pas d’accord : la puissance c’est la guerre. « Peut-on imaginer que l’Europe parvienne, enfin comme disent ses partisans, à se doter des instruments de la puissance et donc de la guerre ? » C’est faux. Le signe de la puissance n’est plus la guerre. Je prendrai deux exemples récents. L’URSS et la guerre en Afghanistan, les Etats-Unis et la guerre en Irak. Les deux puissances ont utilisé la guerre comme un instrument. Et celle-ci leur a causé davantage une décrue qu’une augmentation de puissance.

Le fait pour l’Europe de ne pas pouvoir déclencher la guerre est effectivement une faiblesse. Mais aussi une force. Quand l’Europe négocie, elle n’est pas perçue de manière systématiquement hostile, comme une volonté d’accaparement, d’invasion. L'exemple du Kosovo (dans sa phase indépendante), de la Géorgie (dans son conflit avec la Russie) récemment est là pour le rappeler. Le fait que l’UE existe sans avoir détruit ses Etats membres est aussi un gage pour nombre d’Etats dans le monde d’une marque de respect à leur égard. Trop souvent, et j’en ai fait l’erreur au début de ma présence à Bruxelles, on regarde l’Europe de nos yeux, d’Européens, sans en percevoir l’image extérieure. Et cette image est bien réelle.

La première arme de la puissance européenne, ce n’est pas la guerre… c’est l’Euro. La bataille moderne se mène sur les marchés. Et cette bataille, l’Europe est en train de la gagner. Tout simplement car aujourd’hui l’Euro est en train de faire jeu égal avec le Dollar. En 5 ans, l’Europe a regagné 80 ans d’années perdues. Sans mort !


Dernier point, les projets industriels européens. On peut regretter effectivement le manque d’appétence et d’efficacité industrielles des Européens. Je ne partage pas le pessimisme sur l’Airbus A400M. Si le retard est avéré, l’échec n’est pas consommé. Et l’A400M comme tous les projets industriels ont été organisés, jusqu’ici, de manière nationale, bilatérale ou multilatérale. Là ne se jouent que des intérêts nationaux avec l’avantage et l’inconvénient de la coopération intergouvernemental. Avec à la clé, bien souvent, retard et dérapage financier (exemple du destroyer type 45). L’Union européenne n’est pas impliquée directement dans ces programmes (type Eurofighter ou JSF, Airbus, ...), sauf dans un seul : Galileo (dont les implications militaires peuvent être importantes). Et cela est une première. Même si le dispositif n'est pas encore en place. 

Effectivement, comme le souligne JDM, la politique de défense ne peut pas être une politique sectorielle. La ranger au rang des politiques d'environnement ou de transport est une « ânerie ». Mais je voudrais distinguer le passé du présent. Deux faits semblent inéluctables dans un avenir plus ou moins proche. D’une part, la crise économique va obliger à des choix drastiques budgétaires. Et rapidement (cf. l'armée belge). La tentation de mener des projets en solo va se trouver remise en cause. D’autre part, le marché européen de la défense qui était pour l’instant « zone réservée » aux Etats ne le sera plus demain. L'adoption de deux directives (qui doivent être encore transposés dans les Etats membres) sur les marchés publics et les licences d’exportation (transferts d'armes) vont façonner demain une autre vision des choses. Cela n'a pas été sans mal. Mais il y a là le cadre d'un marché commun de défense. La Commission européenne comme la Cour de justice pourront mettre son nez dans les affaires des Etats. Ce qui sonne le glas d’un certain nationalisme. 


L’Europe et ses défaillances. Sur le reste, on peut effectivement être critique sur une certaine atonie européenne. Par exemple, qu'elle ne soit pas encore dotée d'un quartier général d'opération et ne peut donc mener encore aujourd'hui d'opérations de haute intensité (cf. les propos du général Bentegeat récemment). Mais à qui la faute ou la responsabilité ? La propension des Européens à se reposer sur l'industrie américaine ou la réaction américaine pour assurer sa propre sécurité est aussi inquiétante.

On peut se remémorer les trois guerres yougoslaves récentes (Croatie, Bosnie, Kosovo). Je trouve que JD Merchet aurait même pu être plus sévère sur ce point. Dans les années 90, l’Europe s'est, selon moi, rendue « complice » de crimes de guerre ou/et contre l’humanité. Il n’y a pas malheureusement d’autres mots. En étant restée passive, en n’utilisant pas tous les instruments nécessaires, en refusant d’intervenir, en refusant d’armer les agressés, en refusant d’accueillir les réfugiés bosniaques, croates ou serbes. Je dis l’Europe – pas la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni – car là l’Europe n’a pas empilé les succès, elle a empilé les erreurs et les rancoeurs… Et ce sont les Etats-Unis, encore une fois, qui lui ont sauvé la face ! A l'époque.


Le test-vérité. De fait, le vrai "test-vérité" de l'Europe de la défense, ce sont justement les Balkans. Et si ce qui s'est passé hier se reproduisait aujourd'hui, l'Europe serait-elle en phase de réagir ? Là est la question. D'un point de vue opérationnel, cela paraît possible, assez facilement. Avec les battlegroups et les instruments politiques communs (Comité de Politique et de Sécurité, Etat-major militaire...), elle est en situation de prévoir les tensions, planifier une opération et réagir rapidement. Est-ce que les hommes politiques auront la volonté d'appuyer sur le bouton d'envoi des forces, je le crois également. Ou du moins, on peut y croire. On a donc là une évolution très nette.

Si on regarde les dernières opérations lancées en 2008, on voit bien qu'il y a une évolution. Honnêtement qui aurait pu prévoir que l'UE serait un jour en position d'envoyer un corps d'observateurs sur la ligne frontière russe en conflit avec un voisin (le rôle même de l'Otan) ? Qui aurait pu croire que l'UE serait en position centrale dans la lutte anti-piraterie dans le Golfe (zone Us par excellence) ? Qui misait un kopeck sur l'opération d'interposition au Tchad ? Ou sur la mission police-justice-douanes au Kosovo ? ... Il y a un changement de braquet. Nous ne sommes plus avec de "petites opérations" pour exister. En l'espace d'un peu plus d'un an, c'est plus de 10.000 hommes qui ont été ainsi déployés.

Enfin, tout le monde sait que si on maintient le dispositif "Berlin+" (qui permet à l'UE de profiter des moyens de commandement de l'OTAN), en Bosnie-Herzégovine, c'est davantage pour des raisons politiques (faire plaisir à quelques Etats membres et justifier la bonne coopération avec l'OTAN) que pour les besoins de l'opération. L'UE peut aujourd'hui se passer de l'OTAN sur plusieurs aspects (pas sur tous) de sa politique de défense. Ce qu'elle ne pouvait faire auparavant. C'est comme çà ! L'Europe de la Défense, existe. Elle n'est pas parfaite. Elle n'est pas toujours très "bling-bling". Mais çà marche...


Juste quelques désillusions... ? Au final, je dirai qu’il n’y a pas une illusion, juste quelques désillusions et un peu plus de réalisme dans la défense européenne. Moins d’utopie ou de mirages, et davantage de projets, plus réalistes. Ce n’est plus l’amour fou. Mais l’amour durable… (pour reprendre un terme très à la mode).

Allez... Merci Jean-Dominique de nous avoir permis de (re)lancer le débat.

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Published by Nicolas Gros-Verheyde - dans Défense UE (droit doctrine politique)
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commentaires

Nico 22/09/2009 00:37

L'utopie a crée l'idée, la nécessité fera le reste .Je crois que cela résume bien la situation de l'Europe. Je regrette quand même le manque d'ambition affiché ( car il y a des ambitions, mais voilées). Cependant je pense que ce n'est qu'ainsi que l'Europe de la défense peut avancer et d'une certaine façon acquérir son indépendance ( que se soit pour elle même ou les Etats membres) et sa souveraineté en matière de défense du continent.

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logo_ouestfrancefr.pngL'éditeur : Nicolas Gros-Verheyde. Journaliste, correspondant "Affaires européennes" du premier quotidien régional français Ouest-France après avoir été celui de France-Soir. Spécialiste "défense-sécurité". Quelques détails bios et sources.