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12 janvier 2010 2 12 /01 /janvier /2010 21:51
Finalement on a "pitié d'elle", c'est la phrase qui revenait le plus souvent dans la bouche des eurodéputés à la sortie de la salle. Ce qui au niveau politique signifie "halte au feu". (crédit photo : European Parliament/Pietro Naj-Oleari)

JelevaHearing-PE100113.jpgL'audition de Rumiana Jeleva, commissaire désigné à l'aide humanitaire et la réponse de crises (qui fait également partie du "team" d'Ashton) a, en effet, tourné au hallali. La Bulgare s'est enferrée dans une position indéfendable : 1) traiter de haut les députés qui lui demandaient des explications sur sa déclaration d'intérêts, souvent gentiment ; 2) croire que sa parole, sa bonne foi et son honnêteté suffiront et renvoyer les détails à plus tard ; 3) donner à la presse les réponses qu'elle a refusées aux députés. Résultat : un sentiment très général parmi les députés d'un ratage complet. La députée française Corinne Lepage (Modem), confie sa « gêne évidente sur la question des déclarations d'intérêt jointe a une compétence assez légère....». Elle n'est pas la seule. Peu la défendent, même au PPE, son groupe politique au Parlement européen...

Témoin du problème, la réunion entre coordinateurs a duré longtemps, plus longtemps que de coutume. Avec aucun avis donné. Les députés veulent, avant tout, une "clarification", la plus rapide possible, avant de se prononcer et se tournent vers le président de la Commission. « José-Manuel Barroso doit nous donner des éléments très rapidement, dans les 24 heures. On ne peut pas laisser pourrir la situation » confie Goerens, le coordinateur libéral luxembourgeois, à l'issue de l'audition, à quelques journalistes. Mais le mal semble être fait. Et, déjà, s'envisagent des hypothèses de rechange. La question est sur toutes les lèvres : qui pourrait remplacer Jeleva en cas de défection, si le Parlement européen décide de pousser son avantage? Parmi d'autres, le nom de Nikolaï Mladenov, ministre de la défense et ancien eurodéputé, est évoqué. A moins que le président Barroso n'apporte une preuve irréfutable. 

Retour sur une séance mouvementée, ou comment rater son audition...

Un bon début...

Pourtant l'audition avait bien commencé, avec une déclaration politique initiale, bien préparée, bien balancée, et applaudie par les eurodéputés.


Aide humanitaire : faire un distinguo avec le militaire. Dans une déclaration lue, avec conviction, Jeleva s'affirme défenseure du droit international humanitaire et des "acteurs humanitaires", pour qu'ils soient « en situation de travailler », affirme-t-elle,  alors que certains gouvernements « nient les besoins humanitaires ». Elle poursuit en  vouloir faire un « distinguo clair entre activités humanitaires et militaires. Car de plus en plus souvent il y a des acteurs militaires qui font certaines actions sur le terrain pour gagner le coeur de la population (...) Il faut
faire une différence entre les activités qui entretiennent certaines illusions. Car le risque est que les humanitaires soient la cible d'attaques. Il faut protéger les acteurs humanitaires sur le terrain ».

Une ambition sur la sécurité civile. Jeleva affirmait son ambition sur le dossier de la réponse de crises, la sécurité civile. « Je vais partir
du document Barnier de 2006, document qui prévoit un certain nombre d'actions » et estimant que l'Union européenne a une « valeur ajoutée » à apporter, en voulant « moderniser le mécanisme de protection civile, affirmant vouloir un QG et un centre opérationnel capable de coordonner l'aide en temps de crise pour les citoyens de l'UE, une approche globale venant de la prévention à la reconstruction ». Elle affirme, enfin, vouloir présenter une proposition sur un corps d'intervention civil européen.

Mais arrive une question prise de haut, de trop haut

La question était attendue, voire très attendue. Plusieurs rumeurs circulaient dans les rangs du parlementaires. Le point le plus sensible concernait sa déclaration d'intérêts, qui ne mentionnait pas sa qualité de propriétaire d'une société "Global Consult" mais seulement de "manager" alors que le registre du commerce montrerait (selon plusieurs députés) indiquait qu'elle était "manager et propriétaire" jusqu'en 2009 (avec des documents à l'appui qui le prouvent semble-t-il). Aussi Filip Kaczmarek, un député du PPE décide de vider l'abcès, répétant la question :
« Y-a-t-il des intérêts qui n'auraient pas été déclarés ? Auriez-vous quelque chose à ajouter ? » La commissaire répond, assez hautaine, très détachée : « En général, je ne réagis pas aux rumeurs colportées par la presse, portant sur ma vie privée. Nous sommes ici pour parler de choses sérieuses : aide humanitaire et réponse à la crise. (...) Je ne veux rien cacher. Toutes les rumeurs à mon égard et l'égard de mon époux sont totalement infondées ». C'est tout ! C'est peu. Première erreur. La future commissaire ne semble pas avoir compris que les questions de conflit d'intérêt ne sont pas des questions privées mais des questions publiques. Et que devant le Parlement européen, il est inutile de finasser avec le style "langue de bois", habituellement utile pour contourner les difficultés. Les députés européens à tour de rôle répètent donc la question.

Certains députés bulgares, socialistes et libéraux, sont bien décidés à régler leur compte avec la commissaire désignée (qui appartient au parti opposé, GERB, chrétien-démocrate). La députée libérale Parvanova - mise en cause directement par la commissaire (2e erreur) - insiste donc : « nous avons une législation en Bulgarie. Et les députés ne peuvent prendre cette position ». Jeleva dédaigne ce qui lui semble être une attaque partisane « Je ne suis pas juriste. J'ai un dossier avec toute la documentation nécessaire. Et cette documentation est conforme à la législation bulgare. Je demanderai à vos collaborateurs de vous les distribuer. » explique-t-elle. « J'espère que la commission va continuer à s'occuper de problèmes qui nous préoccupent. Cette société ne fonctionne plus depuis longtemps. Et cela a été déclaré. Je peux le prouver, documents à l'appui. Je ne pense pas nécessaire de répéter, répéter. Je vous demande de vous en tenir aux documents. » Et elle ajoute : « Si j'avais enfreint la législation, les autorités bulgares se seraient saisis de la question. Les institutions financières, les tribunaux de mon pays fonctionnent. Ils sont là pour statuer sur la véracité des documents. » 3e erreur : la Bulgarie est actuellement sous surveillance étroite pour son mauvais fonctionnement de la justice. Se prévaloir d'une absence de jugement est peu crédible... Il n'y a désormais plus seulement quelques députés à avoir des doutes. La déclaration de la commissaire n'a convaincu personne. Sa volonté d'enfouir le problème, de le reporter à plus tard soulève le soupçon et éveille la curiosité...

... et çà dérape


Le débat continue. Alors que le coordinateur du PPE tente de défendre "sa" commissaire, des documents sont distribués dans les travées des députés. Un point d'ordre est approuvé. Eva Joly demande aux huissiers de récupérer ces documents et renvoie à la réunion des coordinateurs pour arbitrer sur ce point. Mais le mal est fait... La commissaire paie "cash" son imprévoyance. Elle devient de plus en plus déstabilisée au fil de l'audition.

Les erreurs, les à-peu-près se succèdent. A une question sur l'aide humanitaire dans le Golfe d'Aden, elle se montre "prête à aller sur place..." sans mesurer qu'il s'agit de la Somalie, dont on parle, un Etat déliquescent, où le moindre occidental est aussitôt considéré comme une proie à ravir ou ... à tuer. A une autre question sur le Congo, et le rôle joué par les militaires dans le désastre humanitaire, elle avoue ne pas connaître la situation (alors que le Congo constitue un des plus lieux d'intervention de l'aide humanitaire européenne). Etc...Manifestement, Jeleva n'est plus dans la salle, et convaincue elle-même qu'elle ne sera pas confirmée.

Devant la situation, et l'atmosphère plus que lourde, quelques députés ont d'ailleurs écourté, voire renoncé à leur temps de parole, pour écouter le supplice.
"On a pitié pour elle" lâche une députée. C'est épuisée que Jeleva termine l'audition. Seuls un ou deux collègues, compatissants, viennent la réconforter, un peu comme on réconforte quelqu'un après un décès. La sortie de la salle s'effectue dans un silence plutôt lugubre. Chacun est conscient qu'il ne faut pas en faire plus. On sent Jeleva de plus au bord de la crise nerveuse, prête à craquer.

Dernière erreur : dire à la presse ce qu'on n'a pas voulu dire aux députés...

Jeleva doit encore se plier à l'exercice de questions-réponses devant la presse : limitée à deux questions. Elle ne veut pas y aller. Mais s'y force. A un collègue autrichien qui l'interroge sur ses intérêts passés, Jeleva lâche : « Oui » elle a bien « revendu (ses parts) dans sa société en 2009 ». Pour combien ? « Elle ne sait plus ». Ce qui prouve qu'elle était propriétaire de la société. Un point qu'elle n'a pas vraiment précisé aux députés qui seront heureux d'apprendre ainsi par la presse des réponses qu'ils n'ont pu obtenir...
Dernière erreur !

Jeleva s'en va. Elle se réfugie dans un bureau VIP pour une longue conversation avec l'ambassadeur bulgare à Bruxelles.

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Published by Nicolas Gros-Verheyde - dans Europe pouvoir - Traité de Lisbonne
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logo_ouestfrancefr.pngL'éditeur : Nicolas Gros-Verheyde. Journaliste, correspondant "Affaires européennes" du premier quotidien régional français Ouest-France après avoir été celui de France-Soir. Spécialiste "défense-sécurité". Quelques détails bios et sources.